Cameroun : le régime Biya paralysé par l’immobilisme, des ministres morts toujours en poste

Cinq mois après une réélection contestée par une large partie de la communauté internationale et de l’opposition camerounaise, le président Paul Biya, 93 ans, n’a toujours pas formé de nouveau gouvernement. Une situation ubuesque qui illustre, avec une acuité saisissante, les dérives d’un système politique gangréné par la gérontocratie et l’inertie institutionnelle.

Selon des informations rapportées par Le Monde Afrique, certains ministères camerounais sont officiellement placés sous la direction de personnalités politiques pourtant décédées depuis plusieurs années. Cette réalité administrative aussi absurde que préoccupante traduit l’état de délabrement dans lequel se trouve l’appareil d’État depuis la réélection de Paul Biya en octobre 2025 pour un huitième mandat consécutif à la tête du pays. Un scrutin dont la régularité a été vigoureusement mise en cause par des observateurs indépendants, des organisations de la société civile et plusieurs partis d’opposition qui dénonçaient des irrégularités massives.

Paul Biya est au pouvoir depuis 1982, ce qui en fait l’un des chefs d’État les plus longtemps en fonction sur le continent africain. Cette longévité politique exceptionnelle, loin d’être une exception isolée, s’inscrit dans une tendance plus large que connaissent plusieurs nations africaines, où la concentration du pouvoir autour d’une figure unique freine la construction d’institutions solides et pérennes. À titre de comparaison, le Zimbabwéen Robert Mugabe avait dirigé son pays pendant 37 ans avant d’être renversé en 2017, et Teodoro Obiang Nguema dirige la Guinée équatoriale depuis 1979.

Au Cameroun, l’absence de gouvernement constitué engendre des blocages profonds dans la gestion des affaires publiques. Les décisions stratégiques sont suspendues, les réformes attendues par la population — notamment dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de la sécurité dans les régions anglophones en proie à un conflit armé depuis 2017 — restent lettre morte. Dans ce contexte de vide institutionnel, c’est l’administration fantôme qui tient le pays à bout de bras, au détriment des millions de Camerounais qui attendent des réponses concrètes à leurs crises quotidiennes.

Les observateurs politiques s’interrogent sur la capacité réelle du président Biya à exercer ses fonctions. Peu visible sur la scène publique nationale, il effectue de longs séjours à l’étranger, notamment en Suisse, alimentant les spéculations sur son état de santé et sur l’identité des véritables décideurs qui gouvernent dans l’ombre. Cette opacité du pouvoir nourrit une défiance croissante au sein d’une population jeune, connectée et de plus en plus impatiente face à l’immobilisme d’un système qui semble déconnecté de ses réalités.

La situation camerounaise soulève, à l’échelle du continent, une question fondamentale sur les mécanismes de succession politique et la nécessité de réformes constitutionnelles garantissant une alternance démocratique effective. Alors que plusieurs pays africains ont engagé des transitions politiques — parfois dans la douleur — vers de nouveaux modèles de gouvernance, le Cameroun semble figé dans le temps, prisonnier d’un système que ses propres rouages semblent incapables de réformer de l’intérieur.

La question de l’après-Biya, longtemps taboue dans les cercles du pouvoir à Yaoundé, s’impose désormais comme l’enjeu politique central d’un pays à la croisée des chemins, dont l’avenir dépendra en grande partie de sa capacité à construire des institutions capables de survivre à leurs fondateurs.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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