Malgré la signature d’un accord-cadre le 15 novembre 2025 à Doha entre le gouvernement congolais et les rebelles du M23, les affrontements persistent dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Cette situation révèle les limites des processus diplomatiques face aux réalités du terrain et interroge l’avenir d’une région où près de 12 millions de personnes vivent désormais sous administration rebelle.
UN ACCORD-CADRE QUI PEINE À S’IMPOSER SUR LE TERRAIN
Le 15 novembre 2025 restera dans les annales comme une date charnière pour la République démocratique du Congo. À Doha, sous l’égide de la médiation qatarienne, le haut représentant du président Félix Tshisekedi, Sumbu Sita Mambu, et le chef de la délégation du M23, Benjamin Mbonimpa, ont apposé leurs signatures sur un document censé ouvrir la voie à une paix durable dans l’est du pays. Pourtant, moins de 48 heures après cette cérémonie diplomatique, les armes ont repris la parole. Dans le territoire de Mwenga, au Sud-Kivu, les rebelles du M23 ont lancé des offensives d’une intensité inattendue, s’emparant successivement des villages de Maimingi 1 et Maimingi 2. Cette progression fulgurante démontre le fossé béant entre les engagements pris dans les salons feutrés du Sheraton de Doha et la réalité sanglante des collines congolaises. Le 22 novembre, le porte-parole des Forces armées de la RDC (FARDC), le général Sylvain Ekenge, a dénoncé publiquement la poursuite des attaques de l’AFC/M23 malgré les accords signés. Selon l’état-major congolais, les assauts se poursuivent quotidiennement contre les positions tenues par les FARDC et leurs alliés Wazalendo dans les territoires de Masisi, Rutshuru, Nyiragongo et Lubero au Nord-Kivu, ainsi que dans certaines zones du Sud-Kivu. « Sur le terrain, les affrontements ont continué sur tous les fronts après la signature des accords. Le M23 a repris quelques localités au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. L’armée congolaise, qui semblait respecter le cessez-le-feu jusqu’ici, a elle aussi utilisé des drones contre le M23 ces dernières semaines. On ne voit donc pas vraiment les effets de ce qui a été décidé à Doha et à Washington », analyse Reagan Miviri, chercheur à l’Institut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence (Ebuteli).
LA PARTITION DE FAIT : UNE RÉALITÉ QUE LA DIPLOMATIE PEINE À MASQUER
Depuis la chute de Goma en janvier 2025 et celle de Bukavu en février, la RDC vit une situation inédite dans son histoire récente. Près de 40 000 kilomètres carrés de territoire — soit l’équivalent de la Suisse — fonctionnent désormais comme un État parallèle sous administration de l’Alliance Fleuve Congo/M23 (AFC/M23). Cette entité de fait a mis en place ses propres structures : police, système judiciaire, politique commerciale. Environ 12 millions de Congolais vivent aujourd’hui sous cette autorité parallèle, dans une zone riche en ressources minières stratégiques — coltan, or, cassitérite — dont le contrôle constitue un enjeu crucial dans l’économie de guerre de l’Est congolais. « La balkanisation du pays est un fait aujourd’hui.
L’AFC/M23 organise la zone sous son contrôle. Ils ont mis en place une police, une politique commerciale, un système de justice. Cette zone de 40 000 kilomètres carrés fonctionne comme un État parallèle qui englobe près de 12 millions de personnes », constate Bob Kabamba, politologue à l’Université de Liège et spécialiste de la région des Grands Lacs. Pour de nombreux observateurs, l’accord-cadre de Doha apparaît davantage comme une victoire diplomatique pour le M23.
Le mouvement rebelle se voit légitimé de facto dans les territoires qu’il contrôle et est désormais reconnu comme interlocuteur officiel du gouvernement de Kinshasa. Une situation qui satisfait également le Rwanda, principal soutien du M23 selon les rapports des experts de l’ONU, qui dispose désormais d’une zone tampon le long de sa frontière avec accès aux ressources minières congolaises.
L’OMBRE DU RWANDA : UN SOUTIEN DOCUMENTÉ MAIS CONTESTÉ
La question du soutien rwandais au M23 reste au cœur des tensions régionales. Si Kigali continue de nier toute implication directe, les preuves s’accumulent. Plusieurs rapports d’experts de l’ONU ont confirmé la présence de forces rwandaises aux côtés des rebelles, notamment lors de la prise de Goma. En janvier 2025, lors de la bataille pour Goma, des échanges de tirs entre le M23 et des soldats de la mission de la SADC en RDC (SAMIDRC) ont coûté la vie à 20 soldats d’Afrique du Sud, du Malawi et de la Tanzanie. Environ 1 300 soldats de cette force régionale restent aujourd’hui confinés dans leurs bases de Goma et de Sake, surveillés par des combattants du M23.
Le 21 février 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté à l’unanimité une résolution condamnant l’offensive du M23 et appelant le Rwanda à cesser son soutien et à se retirer immédiatement du territoire congolais. L’Union européenne a par la suite suspendu son aide sécuritaire à Kigali. Kinshasa réclame le retrait des troupes rwandaises de son sol. Kigali conditionne la levée de ce qu’il qualifie de « mesures défensives » à la neutralisation des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé composé d’anciens génocidaires hutus qu’il considère comme une « menace existentielle ».
UNE CATASTROPHE HUMANITAIRE QUI S’AGGRAVE
Au-delà des enjeux géopolitiques, c’est la population civile qui paie le prix le plus lourd de ce conflit. Plus de 7 millions de personnes déplacées internes vivent dans des conditions précaires, selon Paula Gaviria Betancur, rapporteuse spéciale des Nations unies. La moitié d’entre elles se trouve dans les provinces orientales. La fermeture de l’aéroport international de Goma depuis janvier 2025 — désormais sous contrôle du M23 — complique considérablement l’acheminement de l’aide humanitaire. Avant l’offensive rebelle, un vol entre Kinshasa et Goma prenait environ deux heures. Aujourd’hui, il faut un jour et demi de voyage par des routes terrestres dangereuses.
Ce mercredi 26 novembre, l’AFC/M23 a catégoriquement rejeté l’argument d’une « urgence humanitaire » pour justifier la réouverture de l’aéroport, malgré les appels répétés de la communauté internationale, notamment du président français Emmanuel Macron. La région de Goma est pourtant confrontée à une crise de déplacement massive, avec des camps surpeuplés et des besoins criants en eau, nourriture et soins de santé. L’appel humanitaire pour la RDC n’est financé qu’à hauteur de 8 % des besoins, soit la moitié des financements reçus l’année précédente à la même époque. Cette insuffisance chronique de ressources, combinée aux obstacles logistiques, laisse des centaines de milliers de familles dans un dénuement total.
LES PROTOCOLES DE DOHA : UN CHEMIN SEMÉ D’EMBÛCHES
L’accord-cadre signé à Doha comporte huit protocoles, dont seulement deux ont été paraphés à ce jour : celui concernant le mécanisme de vérification du cessez-le-feu — qui n’est pas respecté — et celui sur l’échange de prisonniers, actuellement en cours d’exécution. Les six protocoles restants constituent les véritables nœuds gordiens de ce processus de paix. Ils portent sur des questions fondamentales : l’accès humanitaire, le désarmement et la réintégration des groupes armés, le rétablissement de la souveraineté de l’État dans les zones occupées, la relance économique, la réinstallation des déplacés, les questions identitaires qui divisent le pays, la justice et la réconciliation. « Il sera difficile d’avancer sur ces questions-là car elles impliquent l’ensemble de la nation.
Mais aujourd’hui, tant le gouvernement de Kinshasa que les rebelles de l’AFC/M23 apparaissent de moins en moins légitimes aux yeux de l’opinion publique. C’est pourquoi il est important de faire intervenir l’ensemble des forces politiques du pays dans la résolution du conflit, en ce compris l’opposition politique non armée », plaide Reagan Miviri.
QUELLE ISSUE POUR LE CONFLIT ?
Face à l’enlisement des négociations de Doha et de Washington, certains observateurs évoquent une reprise en main du processus sous l’égide du président togolais Faure Gnassingbé, médiateur officiel de l’Union africaine. Mais les chances de succès restent minces tant que les équilibres de force sur le terrain ne seront pas modifiés. Lors du 7e sommet Union européenne-Union africaine qui s’est tenu à Luanda les 24 et 25 novembre 2025, les dirigeants des deux continents ont réaffirmé leur engagement en faveur de la mise en œuvre complète des démarches engagées et de la résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais ces déclarations de principe peinent à se traduire en actions concrètes sur le terrain. « On se dirige clairement vers un enlisement du conflit. Et ce statu quo satisfait le Rwanda, qui dispose désormais d’une zone tampon occupée par la rébellion du M23, le long de sa frontière. Il faut rappeler que cette zone est riche en ressources minières, qui sont exportées sur le marché international en transitant par le Rwanda », analyse Bob Kabamba.
Pour la RDC, le défi est immense : reconquérir par la force des territoires perdus semble hors de portée des FARDC, tandis que les négociations diplomatiques risquent d’entériner une partition de fait du pays. Entre ces deux écueils, les populations civiles de l’Est continuent de payer le prix d’un conflit dont l’issue reste plus incertaine que jamais.
CONTEXTE : COMPRENDRE LE CONFLIT DU M23
Le Mouvement du 23 mars (M23) tire son nom de la date de signature des accords de paix de 2009 entre le gouvernement de la RDC et une faction rebelle tutsie — accords que le groupe accuse Kinshasa de ne pas avoir respectés. Formé en 2012 par d’anciens soldats congolais issus de l’ethnie tutsie, le mouvement justifie ses actions par la protection de la communauté tutsie du Kivu face aux agressions perpétrées par des groupes armés hutus, notamment les FDLR.
Après une première rébellion en 2012-2013, le M23 a repris les armes en novembre 2021. Début 2025, le groupe a pris le contrôle de Goma (2 millions d’habitants) puis de Bukavu (1,3 million d’habitants), les capitales des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans ce qui constitue l’offensive la plus importante depuis sa création.





Laisser une Réponse