Algérie : Décès de Biyouna, l’étoile flamboyante du cinéma maghrébin s’éteint à 73 ans

La diva de Belcourt, qui incarnait la joie de vivre et la résilience algérienne, est morte ce mardi à Alger après un long combat contre le cancer

Alger, 25 novembre 2025 – Le monde du spectacle maghrébin et français est en deuil. Baya Bouzar, connue sous le nom de scène Biyouna, est décédée le 25 novembre 2025 à l’hôpital Beni Messous à Alger. L’actrice, chanteuse et humoriste, figure emblématique de la culture populaire algérienne, avait 73 ans. Son décès marque la fin d’une carrière exceptionnelle de plus de cinquante ans qui a transcendé les frontières et les générations.

Une fin douloureuse après des semaines d’hospitalisation

L’artiste était hospitalisée depuis le 4 novembre, d’abord admise à l’hôpital de Baïnem dans la capitale avant d’être transférée à l’hôpital de Beni Messous au service de pneumologie. Son état de santé s’était gravement détérioré ces dernières semaines. Elle souffrait de complications respiratoires sévères, avec une difficulté d’approvisionnement en oxygène vers le cerveau due à une diminution de sa capacité respiratoire.

La défunte souffrait également de complications provoquées par un cancer qu’elle avait contracté en 2016. Ce combat qu’elle menait depuis près d’une décennie n’a jamais entamé sa détermination à continuer de briller sur scène et à l’écran. Jusqu’à ses derniers jours, Biyouna incarnait cette force vitale qui caractérisait son art et sa personnalité.

La nouvelle de son décès, survenu vers 10 heures du matin, a été annoncée par un proche sur les réseaux sociaux, provoquant une immense vague d’émotion à travers tout le Maghreb et au-delà. Les hommages affluent de toutes parts, célébrant une artiste hors du commun qui a marqué son époque de son empreinte indélébile.

De Belcourt aux cabarets d’Alger : les racines d’une passion

Née le 13 septembre 1952 à Alger dans le quartier de Belcourt, Biyouna a grandi au cœur de la capitale algérienne, bercée par les sonorités méditerranéennes et l’effervescence culturelle d’un quartier populaire où se mêlaient toutes les traditions. Fille d’une mère qui vendait des billets dans une salle de cinéma, la petite Baya découvre très tôt le septième art et les stars égyptiennes qui la fascinent et nourrissent ses rêves.

Sa vocation naît de cette immersion précoce dans l’univers du spectacle. Habitée par la passion du chant et de la danse, elle intègre successivement plusieurs troupes artistiques. Elle fait ses premiers pas aux côtés de la légendaire Fadhéla Dziria, où elle assure les chœurs en jouant du tambourin. Elle dirige ensuite sa propre formation avec sa complice Flifla, avant de voler de ses propres ailes comme chanteuse principale.

Animatrice réputée des fêtes de mariage, Biyouna devient rapidement une figure incontournable de la scène festive algéroise. Son tempérament flamboyant, sa voix singulière et son énergie communicative lui ouvrent les portes des plus grands cabarets de la capitale. À 17 ans, elle se produit déjà dans les établissements les plus prestigieux, et à 19 ans, elle fait ses débuts au mythique Cabaret Copacabana, temple de la nuit algéroise.

La consécration télévisuelle : quand Biyouna devient une star nationale

L’année 1973 marque un tournant décisif dans sa carrière. Alors qu’elle visite les studios de la télévision algérienne, le hasard place sur son chemin le réalisateur Mustapha Badie. Conquis par son charisme, il lui propose le rôle de Fatma dans le feuilleton télévisé « Al-Hariq » (« L’incendie »), qui la rend célèbre à l’âge de 19 ans.

Ce premier rôle télévisuel lui apporte une notoriété immédiate auprès du public algérien. Biyouna devient rapidement un visage familier des foyers, une présence chaleureuse et authentique qui incarne les aspirations et les contradictions d’une société algérienne en pleine mutation. Son talent naturel, sa spontanéité et son humour piquant séduisent instantanément.

Durant les années qui suivent, elle enchaîne les rôles à la télévision et au théâtre, explorant tous les registres de la comédie et du drame. Elle devient l’une des actrices les plus populaires d’Algérie, reconnue pour sa capacité à incarner avec justesse et profondeur la femme algérienne dans toute sa complexité.

La décennie noire : une artiste qui refuse l’exil

Les années 1990 plongent l’Algérie dans la tragédie de la guerre civile. La « décennie noire » contraint de nombreux artistes et intellectuels à fuir le pays face aux menaces terroristes. Mais Biyouna refuse de quitter le sol algérien pendant toute cette période sombre. Sa décision de rester témoigne d’un attachement viscéral à sa terre natale et d’une solidarité profonde avec son peuple.

Cette fidélité à l’Algérie en ses heures les plus sombres lui vaudra un respect immense de la part de ses compatriotes. Biyouna devient un symbole de résistance culturelle, incarnant la volonté de ne pas laisser la violence et l’obscurantisme étouffer la vie artistique du pays.

Ce n’est qu’en 1999, à la fin des violences, qu’elle accepte de franchir les frontières algériennes pour répondre à l’appel d’un jeune réalisateur franco-algérien, Nadir Moknèche, qui lui offre le rôle de Meriem dans son film « Le Harem de Madame Osmane ». Ce projet, tourné en France et au Maroc, marque le début de sa carrière internationale.

Une reconnaissance internationale qui ne lui fait pas oublier ses racines

La collaboration avec Nadir Moknèche se poursuit avec « Viva Laldjérie » en 2003, puis « Délice Paloma », où elle tient le rôle principal d’une mafieuse répondant au nom de Madame Aldjeria. Ces films lui permettent de rencontrer le public français et européen, tout en continuant à s’illustrer dans son pays natal.

En 2011, le réalisateur Radu Mihaileanu lui confie un rôle marquant dans « La Source des femmes », comédie dramatique tournée au Maroc qui aborde avec sensibilité la condition féminine dans un village maghrébin. Le film est présenté au Festival de Cannes et reçoit un accueil chaleureux de la critique internationale.

Biyouna enchaîne ensuite les apparitions dans des productions françaises : « Les Trois Frères : le retour » en 2014, « Neuilly sa mère, sa mère ! » en 2018, et « Le Flic de Belleville » la même année, où elle donne la réplique à Omar Sy. Cette dernière apparition cinématographique restera comme son ultime contribution au grand écran.

Son jeu généreux, sa présence lumineuse et son accent inimitable font d’elle une figure appréciée du cinéma populaire français, où elle apporte une touche méditerranéenne authentique et une humanité profonde à chacun de ses rôles.

Une icône télévisuelle du Ramadan

Parallèlement à sa carrière au cinéma, Biyouna connaît un immense succès à la télévision maghrébine. Entre 2002 et 2005, elle triomphe dans la trilogie ramadanesque « Nass Mlah City », qui devient un rendez-vous incontournable pour des millions de téléspectateurs durant le mois sacré.

En 2010, elle rejoint le casting de la sitcom tunisienne « Nsibti Laaziza », diffusée sur la chaîne Nessma, où elle incarne le personnage haut en couleur de Barisa. La série connaît un succès phénoménal dans tout le monde arabe, et Biyouna y retrouve une popularité immense auprès du jeune public maghrébin. Elle reprend ce rôle pour les saisons 5 et 6, participant également à l’interprétation du générique aux côtés des acteurs principaux.

Ces séries ramadanesques font de Biyouna une présence familière dans les foyers maghrébins, une figure maternelle et drôle qui accompagne les soirées de millions de familles réunies devant leur écran.

Une carrière musicale flamboyante

Au-delà de la comédie, Biyouna n’a jamais abandonné sa première passion : le chant. En 2001, elle sort son premier album « Raid Zone », co-écrit avec le compositeur John Bagnolett. Cet opus marque son entrée officielle dans l’industrie musicale et révèle l’étendue de son talent vocal.

Elle participe ensuite au spectacle « Opéra d’Casbah » de Fellag, mis en scène par Jérôme Savary, et sort un nouvel album intitulé « Une Blonde dans la Casbah ». Ce projet musical, mûrement réfléchi, propose un répertoire franco-algérien qui puise dans les deux cultures et illustre parfaitement l’identité méditerranéenne de l’artiste.

Mélangeant ska, chaâbi, chanson yéyé, rock et ambiances de mariages algérois, l’univers musical de Biyouna est luxuriant et généreux. Sa voix rauque et sa présence scénique de diva déjantée font de ses concerts des moments de communion intense avec le public. En 2011, elle collabore avec Julien Doré pour son album « Bichon », assurant les chœurs sur la chanson « Bergman ».

Le théâtre et les one-woman shows : l’art de la proximité

Le théâtre et les spectacles solo ont toujours occupé une place centrale dans la carrière de Biyouna. En 2012, elle présente « Biyouna ! », son premier spectacle solo en France au Théâtre Marigny, mis en scène par Ramzy. Sur scène, accompagnée du musicien Samy Chiboub, elle raconte sa vie, l’Algérie, la France, avec un humour caustique et une tendresse infinie.

En 2016, elle crée « Mon Cabaret », un spectacle qu’elle co-écrit et co-met en scène avec Cyril Cohen. Dans ce show, elle incarne une patronne de cabaret oriental qui organise une grande fête pour célébrer la fermeture de son établissement. Entre rires, chansons et confidences, Biyouna y déploie tout son art de conteuse et de comédienne.

Ces spectacles permettent au public de découvrir la vraie Biyouna, sans filtre, généreuse et sincère, capable de passer du rire aux larmes en une phrase, de l’autodérision à l’émotion la plus pure.

Une personnalité libre et engagée

Au-delà de son talent artistique, Biyouna était une femme libre, rebelle et profondément attachée aux valeurs de tolérance et d’ouverture. Elle incarnait cette Algérie moderne et plurielle, capable de conjuguer tradition et modernité, fierté identitaire et ouverture sur le monde.

Son humour, parfois corrosif, n’épargnait personne, pas même elle-même. Derrière ses airs de diva exubérante se cachait une artiste exigeante, perfectionniste, qui travaillait sans relâche pour offrir le meilleur d’elle-même à son public. Sa générosité artistique n’avait d’égale que sa loyauté envers ses racines.

Figure féminine forte dans un milieu souvent dominé par les hommes, Biyouna a ouvert la voie à de nombreuses artistes algériennes. Son parcours exceptionnel, marqué par la persévérance et le talent, demeure une source d’inspiration pour toute une génération de comédiennes maghrébines.

Une disparition qui endeuille deux rives de la Méditerranée

L’annonce de son décès a provoqué une vague d’émotion considérable en Algérie et dans toute la diaspora maghrébine. Les réseaux sociaux se sont rapidement remplis de messages d’hommage, de photos et de vidéos célébrant la mémoire de l’artiste. Le président algérien et de nombreuses personnalités politiques ont présenté leurs condoléances à la famille de la défunte.

En France, où Biyouna était également très aimée, les hommages se multiplient. Des acteurs, réalisateurs et artistes français avec qui elle a collaboré expriment leur tristesse et saluent le talent exceptionnel de cette comédienne unique. Les chaînes de télévision françaises et maghrébines annoncent la programmation de documentaires et de films en hommage à son œuvre.

La presse française, de France 24 à CNEWS, consacre de larges articles à cette disparition, soulignant l’importance de Biyouna dans le paysage culturel franco-maghrébin et son rôle de passerelle entre les deux rives de la Méditerranée.

Un héritage artistique impérissable

Biyouna laisse derrière elle une filmographie riche d’une trentaine de films, d’innombrables apparitions télévisuelles, plusieurs albums et spectacles qui ont marqué des générations entières. Mais au-delà de cette œuvre impressionnante, c’est une personnalité exceptionnelle qui s’éteint, une femme qui a su incarner avec grâce et humour les joies, les peines et les contradictions de la condition maghrébine contemporaine.

Son art était celui de la proximité et de l’authenticité. Sur scène comme à l’écran, Biyouna était elle-même, sans artifice, offrant au public ce qu’elle avait de plus précieux : son humanité. Cette sincérité touchante, cette générosité du cœur resteront à jamais associées à son nom.

Pour des millions d’Algériens, de Tunisiens, de Marocains et de Maghrébins de la diaspora, Biyouna était bien plus qu’une actrice ou une chanteuse. Elle était une figure familière, une tante bienveillante, une voix qui rassurait et faisait rire, un sourire qui réchauffait le cœur. Sa disparition laisse un vide immense dans le paysage culturel maghrébin.

Les obsèques de Biyouna devraient avoir lieu dans les prochains jours à Alger, où des milliers de personnes sont attendues pour rendre un dernier hommage à celle qui fut, jusqu’au bout, l’étoile flamboyante de Belcourt.

Avatar photo
El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
Quitter la version mobile