G20 à Johannesburg : l’Afrique défie le boycott américain et affirme sa voix sur la scène mondiale

JOHANNESBURG, SOUTH AFRICA

Le premier sommet du G20 sur le sol africain s’ouvre ce samedi 22 novembre à Johannesburg dans un contexte inédit : le président américain Donald Trump a boycotté l’événement en invoquant de fausses allégations sur la persécution des Afrikaners blancs. Loin de se laisser intimider, l’Afrique du Sud et le continent affirment leur détermination à faire avancer leur agenda sur la dette, le climat et les inégalités mondiales.

Un sommet historique malgré les tensions diplomatiques

Les dirigeants des principales économies mondiales se réunissent ce weekend à Johannesburg pour le premier sommet du G20 organisé sur le continent africain, événement historique qui se déroule sans la participation des États-Unis après que le président Donald Trump a annoncé un boycott total basé sur ses allégations largement rejetées concernant une prétendue persécution de la minorité blanche afrikaner en Afrique du Sud. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a qualifié cette absence de « leur perte » tout en réaffirmant sa détermination à faire de ce sommet un succès malgré les pressions diplomatiques considérables exercées par Washington. Au dernier moment jeudi, le gouvernement américain a indiqué avoir eu un « changement d’avis » et vouloir participer au sommet, créant une confusion supplémentaire alors que Ramaphosa travaillait sur la logistique pour accommoder cette participation tardive. Cette volte-face de dernière minute illustre les tensions considérables qui entourent cet événement censé rassembler les nations les plus puissantes pour discuter des défis mondiaux mais qui risque d’être paralysé par les divisions géopolitiques croissantes et le retrait du multilatéralisme orchestré par Trump.

Les accusations infondées de Trump contre l’Afrique du Sud

Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump a multiplié les attaques contre l’Afrique du Sud, l’accusant notamment d’un prétendu « génocide blanc » et de persécuter violemment sa minorité blanche afrikaner, allégations qui ont été catégoriquement rejetées par le gouvernement de Pretoria et par les observateurs internationaux comme étant basées sur de la désinformation et une incompréhension profonde de la réalité sud-africaine. Ces accusations font écho à celles formulées depuis 2018 par des commentateurs conservateurs américains et reprises par des personnalités comme Elon Musk, milliardaire d’origine sud-africaine, qui dénoncent les politiques d’action positive du gouvernement visant à corriger les inégalités héritées de l’apartheid. Trump et ses alliés accusent le gouvernement sud-africain d’être raciste envers les blancs à cause de ses lois d’affirmative action qui visent à créer des opportunités pour la majorité noire opprimée sous l’ancien système d’apartheid. Le président Ramaphosa a directement confronté Trump lors d’une rencontre tendue à la Maison Blanche en mai, lui expliquant que ces informations étaient « complètement fausses », mais sans parvenir à le faire changer d’avis. La Maison Blanche a même qualifié les critiques de Ramaphosa comme le fait de « se la ramener », langage diplomatique inhabituel qui témoigne de la détérioration spectaculaire des relations entre Washington et Pretoria.

Un agenda africain ambitieux face aux urgences planétaires

L’Afrique du Sud veut utiliser sa présidence du G20 pour faire progresser des questions affectant particulièrement les pays pauvres, notamment l’atténuation de l’impact du changement climatique et des catastrophes météorologiques, l’allégement du fardeau de la dette pour les pays en développement, et la lutte contre les inégalités mondiales croissantes. Le président Ramaphosa a présenté vendredi lors du Global Funds Summit l’impact dévastateur de l’exclusion énergétique qui touche le continent : « Nous disposons de certaines des ressources en énergies renouvelables les plus abondantes au monde – solaire, éolienne et hydraulique – pourtant environ 40% de la population africaine n’a pas accès à l’électricité. Cette pauvreté énergétique impacte presque tous les aspects de la vie, de la cuisine propre à l’accès aux médicaments, en passant par l’éducation de qualité et l’activité économique. » L’Afrique du Sud a proposé que les dirigeants du G20 créent un panel international indépendant sur les inégalités mondiales de richesse, similaire au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’ONU. Cette initiative vise à institutionnaliser l’analyse et le suivi des écarts de richesse planétaires qui se sont dramatiquement creusés au cours des dernières décennies, condamnant des milliards de personnes à la pauvreté pendant que quelques milliardaires accumulent des fortunes obscènes.

L’absence des grandes puissances fragilise le multilatéralisme

Au-delà du boycott américain, le président chinois Xi Jinping ne sera pas présent non plus, réduisant ses déplacements internationaux cette année et envoyant à sa place le Premier ministre Li Qiang, ce qui signifie que les dirigeants des deux plus grandes économies mondiales seront absents d’une réunion censée rassembler les nations développées et en développement pour discuter des défis globaux. Le président russe Vladimir Poutine est également absent en raison du mandat d’arrêt émis contre lui par la Cour pénale internationale pour la guerre en Ukraine, obligation qui contraindrait l’Afrique du Sud, signataire du Statut de Rome, à l’arrêter s’il mettait les pieds sur son territoire. Le sommet du G20, qui a émergé du G7 après la crise financière de 2008, fait désormais face à de véritables questions sur son avenir alors que Trump menace déjà de réduire radicalement sa portée et le nombre de participants lorsque les États-Unis prendront la présidence tournante l’année prochaine. Un professeur de l’Université du Witwatersrand à Johannesburg a qualifié la situation de « symbolique du moment mondial fracturé dans lequel nous vivons… c’est presque un sommet alternatif sans la Chine et sans l’Amérique ».

La controverse sur la déclaration finale du sommet

Ramaphosa a révélé jeudi que les États-Unis avaient envoyé une communication diplomatique à l’Afrique du Sud conseillant qu’« il ne devrait pas y avoir de déclaration adoptée » au sommet parce que les États-Unis n’y participent pas et qu’il n’y aurait donc pas de consensus. Washington préférerait une simple déclaration du seul président sud-africain pour conclure le sommet, plutôt qu’une déclaration conjointe de tous les participants comme c’est la tradition lors de ces réunions internationales. Cette tentative américaine de saboter le communiqué final illustre la volonté de Trump de délégitimer un sommet qu’il boycotte et de minimiser son impact politique. Cependant, Ramaphosa a affirmé avec fermeté que le sommet émettrait bien une déclaration conjointe malgré le boycott américain et ces pressions diplomatiques, refusant de se plier aux exigences de Washington. À la fin du sommet dimanche, la tradition veut que le président sortant remette symboliquement la présidence tournante au pays suivant, mais Ramaphosa a promis de faire cette passation à « une chaise vide » en l’absence de représentation américaine de haut niveau, geste symbolique fort qui dénoncera l’isolationnisme de Trump.

Johannesburg au centre de l’attention mondiale

Le sommet des dirigeants du G20 se tient au Nasrec Expo Centre, le plus grand centre de conférences construit sur mesure en Afrique du Sud, situé en bordure du township emblématique de Soweto et choisi comme symbole d’« intégration spatiale » post-apartheid. Le lieu accueille habituellement des événements majeurs comme la convention annuelle de l’ANC et se trouve adjacent au stade qui a accueilli la finale de la Coupe du monde de football 2010. L’événement a attiré l’attention sur la situation de cette ville formée lors d’une ruée vers l’or à la fin des années 1880 et qui abrite aujourd’hui environ six millions d’habitants. Johannesburg, qui abrite le kilomètre carré le plus riche d’Afrique, est également marquée par des infrastructures en ruines, un manque de services et une mauvaise gestion chronique. Des résidents ont critiqué le fait que la ville ne bénéficie d’un nettoyage que pour les invités étrangers malgré des années d’infrastructures délabrées et de pénuries chroniques d’électricité et d’eau. « Ils réparent les feux de circulation, l’herbe a été coupée, tout ça pour qui ? Le G20… Vous vous montrez sous votre meilleur jour pour les visiteurs mais vous n’avez aucune considération pour les gens qui vivent dans cette ville », a déploré la journaliste Redi Tlhabi dans son podcast populaire.

La résistance sud-africaine face à l’intimidation américaine

Les relations entre les États-Unis et leur plus grand partenaire commercial en Afrique sont à leur niveau le plus bas depuis la fin de l’apartheid en 1994, principalement à cause des tensions autour de la plainte sud-africaine contre Israël pour génocide à Gaza devant la Cour internationale de Justice. Trump a imposé à l’Afrique du Sud des droits de douane de 30%, les plus élevés pour l’Afrique subsaharienne, mesure punitive visant à faire pression sur Pretoria pour qu’elle retire sa plainte et cesse son soutien à la cause palestinienne. Malgré ces pressions économiques considérables, le gouvernement Ramaphosa refuse de céder et maintient fermement ses positions de principe sur la défense du droit international et la protection des populations civiles palestiniennes. « Les États-Unis doivent réfléchir à nouveau si la politique du boycott fonctionne réellement, car selon mon expérience elle ne fonctionne pas », a déclaré le président sud-africain avec une pointe de sarcasme. Brian Kagoro du think-tank Open Society Foundations a affirmé que bien que le boycott américain soit « regrettable », ce qui compte le plus c’est le contenu de ce que l’Afrique avance lors du sommet, ajoutant que « si quoi que ce soit, la situation souligne la nécessité d’accélérer la réforme de la gouvernance mondiale, en s’assurant que toutes les régions, y compris l’Afrique, aient une voix significative dans la définition des priorités mondiales ».

Un moment charnière pour l’affirmation africaine

Ce premier sommet du G20 sur le sol africain, malgré les turbulences diplomatiques qui l’entourent, représente un moment symbolique crucial dans l’affirmation du continent comme acteur incontournable des affaires mondiales. L’Afrique, qui représente 1,4 milliard d’habitants et dispose d’immenses ressources naturelles incluant les minéraux critiques indispensables à la transition énergétique mondiale, refuse désormais d’être simplement un objet des décisions prises ailleurs et exige une place à la table où se façonne l’ordre mondial. L’Union africaine, membre du G20, prévoit de parler au nom des pays africains confrontés aux défis du changement climatique et aux pressions financières, selon Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine. Le fait que d’autres puissances majeures comme la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni aient soutenu le sommet et que leurs dirigeants soient présents à Johannesburg démontre que l’isolationnisme américain ne fait pas consensus et que le reste du monde continue de valoriser le multilatéralisme et la coopération internationale face aux défis communs. Des milliers de manifestants ont également organisé un contre-sommet cette semaine dans une autre partie de Johannesburg pour critiquer le G20 et ce qu’ils appellent « un système économique mondial truqué en faveur des élites et des milliardaires », rappelant que la légitimité de ces forums dépendra ultimement de leur capacité à produire des résultats concrets pour les populations ordinaires plutôt que de simplement servir les intérêts des puissants.

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El Djezairi Bilal est journaliste et analyste politique, passionné par les luttes d'émancipation et l'histoire contemporaine du continent africain. Héritier d'une tradition éditoriale fondée dans le souffle de l'indépendance algérienne, il a ressuscité Révolution Africaine — titre historique né au lendemain de 1962 et disparu depuis — pour en faire un média numérique d'actualité panafricaine. À travers ce projet de mémoire et de continuité, il ambitionne d'offrir une information rigoureuse et engagée sur les mutations politiques, sociales et géopolitiques qui traversent l'Afrique d'aujourd'hui. Fidèle à l'esprit combatif du titre originel, il défend une presse africaine indépendante, ancrée dans les réalités du continent et accessible à tous.
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