Le responsable humanitaire de l’ONU Tom Fletcher alerte sur la catastrophe humanitaire qui se déroule à El-Fasher, capitale du Darfour-nord, conquise en octobre 2024 par les Forces de soutien rapide. Témoignages accablants et appel urgent à la communauté internationale.
Une mission humanitaire au cœur de l’enfer soudanais
Tom Fletcher, secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires à l’ONU (Ocha), vient de passer une semaine dans la région du Darfour, cette zone occidentale du Soudan qui n’en finit plus de connaître des tragédies humanitaires depuis plus de deux décennies. Depuis le Tchad, pays voisin devenu terre d’accueil pour des centaines de milliers de réfugiés soudanais, il a livré un témoignage glaçant lors d’une conférence de presse tenue en début de semaine. Sa visite aux camps de déplacés de Tawila et Korma, situés à 60 kilomètres d’El-Fasher, lui a permis de constater de visu l’ampleur de la tragédie humanitaire qui frappe cette région soudanaise plongée dans le chaos depuis la prise de la capitale régionale par les Forces de soutien rapide fin octobre. L’accès à la région demeure extrêmement périlleux, contrôlé par des milices lourdement armées, et Tom Fletcher dénonce une réalité particulièrement choquante qui illustre la descente aux enfers de cette zone : « Ce sont des enfants et non des hommes qui tiennent les fusils. » Cette utilisation massive d’enfants soldats, recrutés de force ou enrôlés par désespoir économique, ajoute une dimension supplémentaire à l’horreur de ce conflit qui déchire le Soudan depuis avril 2023, opposant l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhane aux Forces de soutien rapide du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti.
El-Fasher transformée en « scène de crime » massive
Tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) du général Hemedti le 26 octobre dernier après des mois de siège et de combats acharnés, El-Fasher connaît aujourd’hui ce que Tom Fletcher qualifie sans détours d’« épicentre mondial de la souffrance humaine », un terme qui situe la ville soudanaise au sommet de la hiérarchie mondiale des catastrophes humanitaires en cours. Les témoignages recueillis sur place par les équipes de l’ONU et les rares organisations humanitaires encore présentes dressent un tableau apocalyptique d’une ville livrée aux violences, aux pillages systématiques et aux exactions de masse. « El-Fasher est essentiellement une scène de crime », affirme le responsable onusien avec une franchise rare dans les communications diplomatiques habituelles, s’appuyant sur les récits des survivants qu’il a rencontrés dans les camps de déplacés environnants. La région est aujourd’hui étranglée par une double menace mortelle : d’une part, la violence incontrôlée des combats entre factions armées qui utilisent des armes lourdes en zone urbaine densément peuplée, et d’autre part, la famine qui guette des centaines de milliers de civils privés de tout secours, coupés des routes d’approvisionnement et incapables de cultiver leurs terres devenues champs de bataille. À Korma, le responsable onusien a rencontré des représentants des FSR pour insister sur deux priorités humanitaires absolues : la protection effective des populations civiles conformément au droit international humanitaire, et l’établissement immédiat d’un couloir humanitaire sécurisé permettant les entrées et sorties d’El-Fasher, seule manière d’acheminer l’aide vitale et d’évacuer les blessés vers des structures médicales fonctionnelles.
Des témoignages insoutenables de survivants traumatisés
Les habitants qui ont réussi à fuir El-Fasher au péril de leur vie racontent un périple cauchemardesque qui rappelle les pires heures du génocide darfouri des années 2000. Tom Fletcher rapporte leurs témoignages bouleversants qui documentent l’ampleur des crimes commis : « À Korma, j’ai rencontré des survivants qui avaient durement lutté pour atteindre ce lieu de relative sécurité. Ils ont pris un long chemin semé d’extorsions systématiques aux barrages routiers, d’exécutions sommaires massives de civils désarmés, d’enlèvements contre rançon ciblant particulièrement les hommes jeunes et les notables locaux, et de viols collectifs utilisés comme arme de guerre pour terroriser les populations. » Ces récits, recueillis auprès de dizaines de familles déplacées, convergent tous vers la même description d’une violence organisée et systématique visant non seulement à contrôler le territoire mais à en chasser définitivement les populations. Une femme déplacée, le visage marqué par l’épuisement et le traumatisme, confie son calvaire devant les caméras de l’ONU : « Je suis venue à pied avec mes enfants, marchant pendant des jours sans nourriture suffisante. Nous avons beaucoup souffert sur la route. À El-Fasher, la guerre est atroce, elle nous a tués et nous continuons à vivre avec la peur permanente, même ici dans ce camp. » Elle poursuit, la voix brisée par l’émotion : « Mon fils aîné a été tué devant mes yeux par les miliciens, il avait 23 ans et toute la vie devant lui. Mon autre fils a la jambe brisée par un éclat d’obus et la blessure s’infecte chaque jour davantage. Nous voudrions aller à Tawila pour voir un médecin afin qu’il soit opéré, mais nous n’avons pas les moyens de payer le transport et nous avons peur de reprendre la route. » Ces familles qui ont tout perdu – leurs maisons détruites, leurs biens pillés, leurs proches tués ou disparus – ont besoin d’une aide d’urgence massive et coordonnée. « Ces gens n’ont plus rien, pas même l’espoir d’un retour prochain chez eux, et le monde doit répondre immédiatement à leurs besoins fondamentaux », martèle Tom Fletcher avec une urgence palpable dans ses propos.
Un appel solennel à l’action internationale et à la justice
Le responsable onusien ne mâche pas ses mots face à la gravité exceptionnelle de la situation et à l’inaction relative de la communauté internationale. « Nous devons absolument enquêter sur les atrocités commises à El-Fasher et dans l’ensemble du Darfour, documenter les crimes, identifier les responsables et les traduire devant la justice internationale, mais nous devons aussi et surtout empêcher les prochaines atrocités qui se préparent sous nos yeux », déclare-t-il avec une fermeté inhabituelle dans le langage diplomatique onusien. Cette double exigence – justice rétroactive pour les crimes déjà commis et action préventive pour stopper l’engrenage de la violence – s’impose comme une urgence absolue face à l’ampleur des violations systématiques des droits humains documentées dans la région par les observateurs internationaux. L’alerte de l’ONU ne se limite d’ailleurs pas au seul Darfour : la même mécanique de terreur, le même schéma opérationnel de conquête brutale semble désormais gagner la région voisine du Kordofan, laissant présager une extension géographique de la catastrophe. Bombardements intensifs de zones civiles, sièges prolongés de villes entières visant à affamer les populations, et exodes massifs de populations civiles fuyant les combats sont d’ores et déjà observés dans cette zone stratégique du centre du Soudan. Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, utilise des termes sans ambiguïté pour décrire la situation : il évoque un « schéma prévisible et tragiquement répétitif » qui rappelle point par point les événements ayant précédé la chute d’El-Fasher, suggérant que sans intervention rapide, le Kordofan connaîtra le même sort apocalyptique. Cette répétition mécanique du même scénario destructeur dans différentes régions du pays laisse craindre une extension progressive de la catastrophe humanitaire à l’ensemble du territoire soudanais, avec des conséquences régionales déstabilisatrices pour les pays voisins déjà fragilisés.
Une crise humanitaire d’ampleur historique dans l’indifférence mondiale
Le conflit soudanais, qui oppose depuis avril 2023 l’armée régulière du général al-Burhane aux Forces de soutien rapide du général Hemedti, deux anciens alliés devenus ennemis mortels dans leur lutte pour le contrôle du pouvoir et des richesses du pays, a déjà fait selon les estimations les plus prudentes des dizaines de milliers de morts et provoqué le déplacement forcé de plus de dix millions de personnes, soit environ un quart de la population totale du pays. Le Darfour, déjà profondément meurtri par le génocide du début des années 2000 qui avait fait 300 000 morts selon l’ONU et près de trois millions de déplacés, se trouve à nouveau au centre d’une tragédie humanitaire de grande ampleur qui réactive les traumatismes historiques de cette population martyrisée. Les organisations internationales présentes sur le terrain peinent considérablement à acheminer l’aide d’urgence vitale dans une région où l’insécurité généralisée, les blocages administratifs volontaires imposés par les belligérants, et l’effondrement complet des infrastructures de transport multiplient les obstacles à l’action humanitaire. Face à l’ampleur de la catastrophe en cours, Tom Fletcher interpelle directement la communauté internationale sur son absence criante de réaction proportionnée à la gravité de la situation : malgré les alertes répétées et de plus en plus alarmantes des Nations unies et des organisations humanitaires internationales présentes sur le terrain, le conflit soudanais demeure largement absent des priorités diplomatiques mondiales et de la couverture médiatique internationale. Cette indifférence quasi-totale contraste douloureusement avec l’attention médiatique massive et la mobilisation politique accordées à d’autres crises internationales jugées plus stratégiques, soulevant des questions fondamentales et troublantes sur les critères réels, souvent non avoués, qui déterminent la mobilisation de la communauté internationale face aux tragédies humanitaires.





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